Écouter son corps avant l’épuisement
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Écouter son corps avant d’être dans le rouge

Nous disons souvent qu’il faut  « écouter son corps  » mais qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

Souvent, nous l’écoutons lorsqu’il crie : quand la douleur empêche de dormir, quand l’épuisement ne passe plus, quand les larmes arrivent sans prévenir, quand nous ne pouvons plus travailler ou quand un geste jusque-là banal n’est plus possible. 

À ce moment-là, le corps n’est plus un interlocuteur. Il est devenu celui qui impose l’arrêt.

Dans son entretien pour le Tempo du vivant, Sophie raconte qu’elle a longtemps très bien entendu ses pensées et ses émotions, mais  beaucoup moins ses sensations physiques. Avant la naissance de son fils, elle travaillait dans une rédaction parisienne qu’elle rêvait d’intégrer. Elle acceptait tout, ne disait pas non, sortait beaucoup et respectait peu ses besoins de sommeil et d’alimentation. Elle est allée jusqu’à l’épuisement professionnel, s’est arrêtée, puis a recommencer de la même manière.

Elle comprenait qu’elle était fatiguée. Elle n’avait pas encore appris à faire de cette fatigue une limite. 

Entendre n'est pas forcément répondre

Le corps envoie rarement un seul grand message parfaitement clair. Il parle plutôt par une accumulation de signaux : irritabilité, tensions, brouillard mental, sommeil moins réparateur, agitation, besoin de solitude, difficulté à se concentrer, sensation d’être toujours pressée …

Nous pouvons percevoir ces signes tout en continuant exactement comme avant. Parce qu’il faut terminer. Parce que les autres comptent sur nous. Parce que nous avons toujours fonctionné ainsi. Parce que c’est comme ça, il faut le faire …

Ecouter commence quand le signal modifie la décision.

Cela veut dire refuser un rendez-vous supplémentaire, reporter une tâche non urgente, dormir au lieu de répondre à des messages, demander un relais, réduire une activité ou reconnaître que la semaine est déjà bien chargée pour ne pas accueillir  « juste une chose de plus « .

Découvrir son quota

Sophie aime les gens et en a fait son métier. Mais les interactions sociales la fatiguent aussi. Elle sait aujourd’hui qu’elle dispose d’un certain quota par semaine. Au-delà, elle se sent vide et n’a plus rien à donner.

Cette notion de quota est intéressante parce qu’elle rend la limite concrète. Elle nous éloigne d’un jugement moral. « je devrais être plus sociale »,  » je devrais pouvoir en faire davantage » pour revenir à  une observation : quelle quantité d’interactions, de bruit, de responsabilités ou d’imprévus puis-je réellement absorber en ce moment sans m’épuiser ?

Le quota n’est pas fixe. Il varie avec le sommeil, les hormones, la santé, le travail, les soucis familiaux ou la période de vie. Le respecter demande donc une attention renouvelée, et non l’application d’une règle définitive.

Un nouveau mode d'emploi

Avec la périménopause, Sophie rencontre des sueurs nocturnes, des insomnies, du brouillard mental, une prise de poids et une épaule gelée très douloureuse.  

Mais au-delà de leur explication médicale, ces changements obligent Sophie à regarder comment elle vit. Elle cumule alors deux activités professionnelles, une recomposition familiale et de nombreux changements relationnels. Son corps ne lui permet plus de vivre le même rythme. 

Elle arrête son activité indépendante, ralentit, modifie son alimentation, protège mieux son sommeil, réduit ses interactions sociales et fait appel à des approches psychocorporelles (notamment la fasciathérapie). Elle apprend également à dire clairement à son compagnon qu’elle a besoin des moments de solitude, même si ils vivent ensemble.

Son nouveau mode d’emploi n’est pas une liste universelle. Ce sont les changements que Sophie a fait pour elle.

Le corps ne parle pas seulement par la douleur

Écouter le corps, ce n’est pas chercher une signification cachée derrière chaque symptôme. Une douleur persistante mérite d’être évaluée par un professionnel de santé. Une épaule gelée, par exemple, est une affection douloureuse et raide qui peut durer des mois, parfois davantage, et nécessite un accompagnement adapté.

Mais un symptôme peut aussi devenir une expérience qui nous interroge. Pendant la période où son fils s’éloigne, l’épaule de Sophie l’empêche littéralement de le reprendre sous son bras comme lorsqu’il était petit. Elle ne présente pas cette image comme une cause médicale. Elle en fait une résonance symbolique : son corps accompagne malgré elle la fin d’un ancien geste maternel.

Le symbole ne remplace pas le soin. Il peut toutefois ouvrir une question : qu’est-ce que cette limitation me fait vivre ? Qu’est-ce qu’elle m’oblige à abandonner, à recevoir ou à réinventer ?

Repérer le « avant »

Après plusieurs épisodes dépressifs et plusieurs expériences d’épuisement, Sophie connaît mieux les signes qui précèdent le rouge. Elle sait vers qui se tourner et active plus rapidement ses personnes ressources.

Cette connaissance n’empêche pas les passages difficiles. Elle change la façon de les traverser.

Nous pouvons apprendre à reconnaître trois zones :

  • La zone disponible : j’ai de l’élan, de la marge et je récupère correctement.
  • La zone de vigilance : je deviens plus irritable, mon sommeil change, certaines tâches me coûtent davantage, mon besoin de retrait augmente.
  • La zone rouge : je ne récupère plus, le quotidien devient difficile et mes ressources habituelles ne suffisent plus.

Le véritable apprentissage consiste à agir dans la zone de vigilance, avant que la zone rouge ne décide à notre place.

La limite comme manière de rester vivante

Mettre une limite peut donner l’impression de rétrécir sa vie. Sophie découvre l’inverse. En renonçant à une activité, en réduisant son agenda social et en demandant des temps seule, elle protège ce qui compte réellement : sa santé, son couple, son fils, son travail principal et la qualité de sa présence.

La limite n’est pas toujours un mur. Elle peut être la forme qui empêche notre énergie de se disperser jusqu’à l’épuisement.

Écouter son corps avant d’être dans le rouge, c’est accepter qu’il ne soit pas un outil chargé de suivre toutes nos décisions. C’est le considérer comme un partenaire qui participe à la décision.

Pour aller plus loin :
écouter Sophie dans Le Tempo du vivant 👉 Episode 1

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